Le cinéma, vecteur d’idéologies

Le Cuirassé Potemkine de S. Eisenstein (domaine public)

Le Cuirassé Potemkine de S. Eisenstein (domaine public)

Même quand il semble apolitique, le cinéma, selon Régis Dubois, reste un puissant vecteur d’idéologies.

Article paru dans Le Mensuel de l’Université n°5, mai 2006.

Si l’invention du cinématographe date de la toute fin du 19ème siècle, le cinéma tel que nous le connaissons aujourd’hui naît véritablement au coeur de la Première Guerre mondiale, en particulier avec Naissance d’une Nation (1915) de l’Américain D.W. Griffith considéré comme l’inventeur du langage cinématographique [1]. La coïncidence est troublante : la déflagration de 14-18 est aussi le point de départ de l’hégémonie américaine et le détonateur de la révolution russe, autant dire du nouvel ordre mondial opposant capitalisme et communisme. Comment dès lors imaginer que le 7ème art, média de masse et puissant vecteur d’idéologie s’il en est, ait pu rester indifférent aux grands enjeux idéologiques de ce siècle ?

Christian Metz constatait à juste titre : « Le film, du seul fait qu’il doit toujours choisir ce qu’il doit montrer et ce qu’il ne montre pas, transforme le monde en discours » [2]. C’est un fait : tout film est politique, même les œuvres les plus neutres en apparence. Car si le cinéma est un art, il est aussi, et peut-être même davantage, une industrie, une pratique sociale et, au-delà, un puissant outil de propagande.

Grâce à la nationalisation de l’industrie, Lénine encourage la production de films de propagande, donnant naissance à l’une des écoles les plus fécondes et novatrices du cinéma muet. Un film comme Le Cuirassé Potemkine (1925) de Sergueï Eisenstein, longtemps qualifié de « plus beau film du monde », exerça une influence considérable des décennies durant à travers le monde et devint une sorte d’ambassadeur du jeune régime communiste au-delà de ses frontières… bien qu’il fut interdit presque partout.

En Allemagne nazie, le cinéma est pareillement réquisitionné pour servir discrètement les desseins du Reich. C’est une constante des régimes totalitaires car, comme le note Mussolini dès 1922, « Le cinéma possède sur le journal ou sur le livre le grand avantage de parler aux yeux, c’est-à-dire de parler un langage que peuvent comprendre tous les peuples de la terre ». Ce qui ne signifie pas que ces œuvres soient toujours expressément idéologiques, leur rôle pouvant à l’occasion se limiter à distraire le public de la réalité.

L’« American way of life » : une forme de propagande ?

A l’opposé de ces productions œuvrant dans l’intérêt du système politique en place, l’histoire du cinéma compte aussi de nombreux films contestataires opposés aux pouvoirs dominants. Les exemples ici sont légion de l’anti-maccarthyiste Le Sel de la Terre (1954) d’Herbert Biberman à La Chinoise (1967) de Jean-Luc Godard, précurseur des événements de mai en France, en passant par le récent pamphlet anti-Bush Fahrenheit 9/11 (2004) de Michael Moore.

Mais qu’en est-il de tous les autres films, ceux qui ne s’apparentent ni à des films de propagande, ni à des œuvres politiques contestataires ? Dans le cas du cinéma hollywoodien, on constate que, sous des dehors apolitiques, la plupart des films américains n’en demeurent pas moins idéologiques. Tous, peu ou prou, promeuvent l’american way of life dans leurs thèmes mais aussi dans leur forme filmique et narrative. Car l’usine à rêve hollywoodienne a pour principale fonction de vendre le rêve américain à travers ses héros « self-made-made » (le common man des films de Capra par exemple), ses happy-ends moralisateurs (combien d’adaptations littéraires remaniées, des Raisins de la colère à Pretty Woman) ou encore son manichéisme simplificateur (les films anti-rouges sous la guerre froide).

Sans compter que la production a toujours été contrôlée par une censure plus ou moins déclarée : censure morale (le code Hays), politique (le maccarthysme) ou économique (le système de classification, les Oscars, les sneak-previews [3]…).

Ainsi, sous des apparences apolitiques, le cinéma hollywoodien n’a eu de cesse de promouvoir une idéologie, et avec quelle efficacité ! « 75 % des images projetées dans le monde sont d’origine américaine », affirme Vincent Baudrand [4], avant d’ajouter que « le succès de ces productions artistiques favorise ensuite la diffusion de certains éléments du mode de vie américain qu’ils soient vestimentaires (jeans), culinaires (fast-food) ou festifs (Halloween) ». Et, au-delà de ces modes de vie, ce sont sans doute des modes de pensée que véhicule, avec force, le cinéma américain.

Régis Dubois

[1] David Wark Griffith, en se servant des découvertes plus ou moins utilisées à l’étranger, a amélioré le plan américain, le découpage, le montage parallèle, le flou artistique, etc. Il a tourné environ 400 courts métrages en 5 ans, de 1908 à 1913.

[2] Christian Metz, Essai sur la signification au cinéma, tome I, Klincksieck, 1968.

[3] Projections de films devant un public représentatif ou ciblé visant à tester la future réception d’une œuvre. Après dépouillage des questionnaires, les réponses peuvent encourager le producteur à modifier un film en changeant notamment la fin.

[4] Vincent Baudrand, Les Éléments clés de la mondialisation, Studyrama, 2002.

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