Analyse d’une pochette de disque : « Nevermind » de Nirvana (1991)

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Un bébé nu dans une piscine nageant vers un billet de un dollar accroché à un hameçon. La pochette est aussi célèbre que l’album qu’elle illustre, Nevermind, révélation rock et plus gros succès de l’année 1991 qui dévoila au monde un nouveau son, le « grunge », un groupe, Nirvana, et son compositeur génial Kurt Cobain. L’histoire ressemble à un conte de fée, mais tourne vite à la tragédie. Le chanteur ne supporte pas la pression et, en 1994 en pleine gloire, se donne la mort à tout juste 27 ans. A l’origine du drame un sérieux malentendu. Cobain se considérait comme un punk et un authentique rebelle. Or, à l’occasion de son deuxième album, le trio eut le malheur de se compromettre avec une major compagny pour signer un album au son trop pop et trop propre, Nevermind. Le succès fut aussi soudain qu’inattendu et aussitôt renié. Mais le mal était fait. Aujourd’hui reste un album incontournable et une pochette culte (imaginée par Kurt Cobain) qui, avec le temps, fait figure de sombre présage.

Une image choquante

Si cette pochette a marqué les esprits c’est d’abord parce qu’elle est choquante. Qu’y voit-on au juste ? D’abord un bébé-nageur batifolant dans l’eau claire d’une piscine. Autrement dit, l’évocation plaisante et attendrissante d’une naissance. L’eau bleue rappelant le confort du liquide amniotique et le bébé nu, un être pur et innocent, lointain descendant d’Adam. Mais voilà, en premier plan figure un billet accroché à un hameçon. Que devons-nous comprendre ? Que le billet est un appât vers lequel le nouveau-né serait irrésistiblement attiré (je dis « serait » car il s’agit bien sûr d’un photomontage). Donc qu’il serait déjà intéressé par l’argent ? Qu’il serait déjà conditionné, cupide et prêt à mordre au piège de la société de consommation ? Dans ce cas, qui se trouve au bout du fil de pêche ? Cette association contre-nature entre un bébé jovial et cet appareillage douteux surprend au premier abord et crée un violent contraste sémantique qui interpelle, dérange et choque. Si on imagine en effet la suite des événements – ce que la diagonale dynamique amorcée par la ligne de pêche et l’appel du hors champ nous invite à faire – l’enfant devrait être brutalement harponné, blessé et arraché de son milieu « naturel » (= naissance ?). Autrement dit, dans cette mise en scène macabre, le nourrisson est associé à une proie, à un animal comestible victime de quelque malin anthropophage ou ogre à moins que ce ne soit Saturne dévorant l’un de ses enfants. Bref, une déjà victime de la société capitaliste sans foi ni loi envers ses propres enfants. Image choquante donc. Tout comme ce pénis circoncis que la maison de disques voulut effacer sous la pression de plusieurs grandes surfaces qui refusaient de distribuer l’album en l’état. Mais le groupe refusa. Un sticker fut fourni en option.

Underground Vs Mainstream

Remarquons que, comme la scène en premier plan qui oppose le bébé au piège, l’arrière plan est aussi construit sur une opposition. Une ligne horizontale sépare en effet l’image en deux parties égales : une en bas, d’un bleu foncé et uni, et une en haut, d’un bleu plus clair et « brouillé ». Soit, si l’on imagine le hors champ : en bas le fond de la piscine et en haut la surface. Autrement dit, en bas : l’intérieur, l’immobilisme, le calme, l’ombre, la nuit, le rêve. Et en haut : l’extérieur, l’agitation, le bruit, la lumière, le jour et la réalité. On pourrait ainsi associer le bas à la scène underground (c’est-à-dire « souterraine ») et le haut au courant mainstream (commercial). D’un côté l’anonymat de l’ombre, de l’autre les projecteurs de la célébrité. Remarquons que le bébé nage entre deux eaux. Il n’a pas encore choisi son camp. Notons aussi que « nous », observateurs, appartenons aux fonds puisque la scène est photographiée en contre-plongée. Nous sommes sous l’eau, à « l’intérieur » et redoutons, par ce point de vue orienté, l’extérieur hostile et prédateur. Cette dualité est aussi présente au niveau des signes linguistiques. On retrouve en effet une même ligne horizontale qui sépare « Nirvana » et « Nevermind », ligne frontière, limite de la surface, séparation entre underground et show business. En dessous le titre, « Nevermind », véritable slogan punk (« rien à foutre ») sans doute inspiré de l’album punk de référence Never Mind the bollocks des Sex Pistols. La police utilisée pourrait être qualifiée « d’aquatique » car ondulée. Au dessus, le nom du groupe « Nirvana » (synonyme d’élévation spirituelle), marqué par la verticalité qui suggère l’élévation, la tension vers le haut donc vers la surface et l’air extérieur.

Un message prémonitoire ?

Ainsi, peut-on prendre cette image au sens premier : une provocation doublée d’une dénonciation cynique de la cupidité de l’homme. L’argent est un piège et l’enfant, déjà conditionné par l’appât du gain, se jette dans la gueule du loup. Mais on peut aussi y voir une perspicace allusion à la situation du groupe qui vient de signer avec une grande maison de disques. Succombera-t-il aux sirènes de la gloire, à la lumière des projecteurs et à l’appât du gain, en toute connaissance de cause ? Sachant que là haut le monde est agité et hostile et que dans tous les cas ce sont les producteurs sans scrupule qui mènent la danse, attirant à eux – moyennant finance – les gamins prometteurs.  Si c’est le cas, ils auront trahi leur milieu d’origine, la cause punk et la scène underground radicale et intransigeante. Ce qui fut effectivement ressenti comme tel par les fans de la première heure. Une autre lecture est encore possible. Une lecture a posteriori qui prend en compte la tragédie survenue. Comment en effet ne pas voir dans l’image de ce bébé trop pur, trop fragile et trop naïf, planant entre deux eaux, les bras étendus comme le Christ sur sa croix, une incarnation de Kurt Cobain, héros tragique sacrifié sur l’autel de la célébrité ?

© Régis Dubois 2008 pour le texte

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