Analyse d’une photographie : « La fille à la fleur » de Marc Riboud (1967)

Marc Riboud à Arles en 1975 (photo JP Naud) [CC BY-SA 4.0]

Marc Riboud à Arles en 1975 (photo JP Naud) [CC BY-SA 4.0]

L’analyse qui suit date de 2008 et a connu un certain succès. A l’époque je l’avais postée sur mon blog et depuis elle n’a pas cessé d’être reprise sur de nombreux sites, essentiellement par des enseignants à l’intention des élèves du secondaire – le plus souvent sans que mon nom soit mentionné…

Voici donc une photographie de presse vue et revue. Une image-symbole, une icône des sixties, une évocation emblématique de la génération hippie. Une jeune fille fait face à une rangée de soldat en armes avec, comme seule défense, une fleur à la main. Bien sûr l’événement a son importance et, selon toute vraisemblance, la jeune fille a parfaitement conscience de la portée symbolique de son geste. Mais cela ne suffit pas à justifier la notoriété de l’image. Des actions spectaculaires jouées devant les objectifs des journalistes il s’en joue beaucoup et souvent, mais très peu atteignent une telle perfection. L’intérêt spécifique de ce document n’est donc pas tant à chercher du côté du geste que dans l’image. Reste à définir comment cette photographie crée du sens. Autrement dit, comment le photographe – et non la manifestante – crée le symbole.

Guerre et paix

La légende nous dit qu’il s’agit d’une photographie prise en octobre 1967 à Washington D.C. à l’occasion d’une manifestation contre la guerre du Viêt-Nam. Première question qui se pose à nous : où sont les manifestants ? Ce qui nous est donné à voir ici c’est uniquement une jeune fille. Une jeune fille isolée par le choix du cadrage et celui de la focale qui règle la netteté sur le premier plan et plonge l’arrière-plan dans le flou. C’est bien sûr un choix assumé : de la sorte cette jeune fille va symboliser, par un effet de synecdoque (une partie pour le tout), l’ensemble des manifestants. Elle est donc censée être à l’image des autres pacifistes et les personnifier à elle seule. Remarquons que sa chemise bariolée à fleurs évoque la mode hippie, comme sa coiffure coupée court – donc anticonformiste – et son geste de recueillement qui connote la piété, le calme, la paix. En face d’elle une rangée de soldats casqués, habillés à l’identique – au point de se confondre et de ne faire qu’un – fusils pointés en avant. On reconnaît bien sûr ici les forces de l’ordre dont la mission est de contenir la manifestation et prévenir tout débordement. Relevons d’ores et déjà que si la jeune fille offre le visage du calme et de la sérénité, eux semblent définitivement sur la défensive. Leur gestuelle est sans ambigüité : baïonnettes en avant, prêts à charger, attitude agressive et belliqueuse en parfaite adéquation avec leur fonction de soldat. Aussi avons-nous ici en présence deux entités qui se font face et qui, ont l’a compris, incarnent deux positions antagonistes : pour et contre la guerre. Le point de vue du photographe semble a priori neutre puisque celui-ci se trouve sur la ligne de front et non dans l’un ou l’autre camp. Pourtant, nous allons le voir, ce qui fait la force de cette image c’est précisément son discours et son point de vue orienté résultant d’une composition parfaitement maîtrisée.

Oppositions frontales

Il est aisé de constater que cette photo est construite sur une opposition entre les signes situés à gauche et ceux situés à droite d’une verticale tracée au milieu de l’image. Opposition parfaite comme en témoignent les couples d’antithèses suivants : gauche/droite (passé/avenir), hommes/femme, pluriel/singulier, sombre/clair, horizontales/verticale, flou/net.  Au-delà, et par extrapolation, on constate qu’à l’association homme-arme-guerre répond l’antithèse femme-fleur-paix. Qu’à la violence des uns répond la non-violence de l’autre. Qu’au symbole phallique des baïonnettes répond la virginité de la fleur. D’un côté l’homme actif, de l’autre la femme passive. Impérialisme et résistance. Mort et vie. On le voit, rien ici n’est laissé au hasard. Ajoutons que si la jeune fille a un visage, les soldats, nombreux, identiques et anonymes, n’en ont pour ainsi dire pas. D’ailleurs la plupart sont flous et celui qui se trouve en face de la manifestante, et qui aurait dû avoir son visage net et en gros plan, demeure hors cadre.

Un symbole du « flower power »

Tout cela bien sûr participe de la symbolique. L’humain face à la machine de guerre. L’individu face à l’armée. L’amour face à la guerre. Le courage face à la force. David face à Goliath. Et dans ces cas de figure, la sympathie de l’observateur va toujours au plus faible, ce que Marc Riboud n’ignorait certainement pas. Comment alors rêver meilleure célébration du flower power. Ce visage de jeune fille, c’est le visage de la jeunesse contestataire des années 60. Un visage qui vaut mille manifestants. Une image surtout qui vaut mille discours. Woodstock, Martin Luther King et Imagine tout à la fois. Une image-symbole en somme, mais une image engagée aussi. D’où son succès à n’en pas douter.

© Régis Dubois 2008-2014 pour le texte


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18 comments

  1. Béatrice Garcia dit :

    J’apprécie énormément votre analyse très pertinente de cette oeuvre. Aucune fausse note dans cette description complète et recherchée !
    De plus, cette oeuvre pleine de sy

  2. manu dit :

    Très bonne analyse, je citerai votre nom dans l’analyse que j’en ferai avec mes étudiants d’info-com!

  3. COULAUD THIERRY dit :

    Bonjour, merci et bravo pour votre travail; et surtout, quel plaisir de trouver la planche-contact !

  4. Bonjour
    je me permets de mettre un lien de mon article sur la culture hippie vers votre analyse de cette photo.
    Merci pour votre travail!
    Cordialement
    Laurence

  5. julia dit :

    et en plus tres bien pour se travail bravo monsieur je suis fiere de vous

  6. Killian dit :

    Sa ma bien servi merci ! 🙂

  7. Collège34 dit :

    Beaucoup utile pour l’histoire des arts! Merci 🙂 <3

  8. jean-claude dit :

    super merci super pratique pr l’hda (y)

  9. phillip de la bac dit :

    mersi

  10. Kylian $wag dit :

    Mersi bokou

  11. Kylian $wag dit :

    C’est tro tro bien sa ma bokou édé

  12. Hélow Discute dit :

    Merci pour cette analyse précise
    Ça m’aide beaucoup pour l’Histoire Des Arts de 3ème !

  13. Minerva dit :

    Où est que vous trouvez la planche-contact?
    (Excusse mon français, il-y-a a long temp que je ne le parle pa)
    Merci beaocoup

  14. […] elle ne s’attendait pas à ce que son geste soit photographié et passe à la postérité comme symbole de la non-violence. Ce 14 avril, le CRS qui a flanqué un puissant coup de pied à une jeune femme lors de la […]

  15. Linda dit :

    Bonjour, quelqu’un sait ou est actuellement exposé cet oeuvre?
    merci d’avance

  16. […] Riboud est souvent résumé à cette photo, dont on oublie régulièrement les autres versions (dont l’excellente variante plus dramatique en couleur, car Riboud ne se limitait pas au noir et […]

  17. Lulu75² dit :

    Voilà une analyse très complète et très plaisante à lire, merci beaucoup ! Ca nous informe vraiment sur la thématique de cette image, les symboles qu’elle dégage…

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